L’album « Histoire de Melody Nelson » de Serge Gainsbourg reste un chef-d’oeuvre intemporel. Son propos pourtant dérange légitimement son auditeur. Il est sain de questionner l’oeuvre sans pour autant la condamner.
La carrière de Serge Gainsbourg est tellement riche, longue et variée qu’il est difficile de définir le meilleur album de la discographie. A ce petit jeu pourtant, “Histoire de Melody Nelson”, paru en 1971, remporte souvent les suffrages. Un objet unique, sept titres, vingt-huit minutes, des textes d’une grande force poétique, des cordes somptueuses et une basse inoubliable, une production soyeuse de Jean-Claude Vannier…
Une histoire immorale
Mais l’écoute de Melody Nelson reste aussi un profond malaise. Plus de cinquante ans après sa sortie, elle questionne l’auditeur. Si l’aspect musical et esthétique n’a pas pris une ride, peut-on encore écouter une œuvre avec un sujet aussi problématique ? Les sept morceaux de l’album évoquent la passion d’un homme mûr pour une adolescente (“Quatorze automnes et quinze étés”), une relation ambiguë et une obsession destructrice.
A l’heure où l’emprise psychologique et la notion de consentement font débat, à l’heure où la pédocriminalité est légitimement condamnée par l’opinion au même titre que toutes les violences sexuelles, il est difficile de ne percevoir que le romantisme dans cette œuvre majeure de la chanson française. Il est clairement question d’une relation abusive où un adulte projette ses fantasmes sur une mineure. L’écoute de Melody Nelson de nos jours confronte l’auditeur à un récit objectivement immoral, sans condamnation de surcroît.
Est-ce pour autant l’artiste qu’il faut condamner ? “Séparer l’homme de l’artiste” est un argument de défense tellement employé qu’il en est aujourd’hui galvaudé. Pourtant, toutes les œuvres ne sont pas autobiographiques, et Melody Nelson ne l’est probablement pas. Gainsbourg a créé un personnage, une situation, une histoire. Si on lui reproche de ne pas condamner, on ne peut guère l’accuser de cautionner. Et il serait réducteur de considérer l’absence de condamnation comme une forme de complaisance.
Gainsbourg, la provocation permanente
Le procès rappelle bien entendu celui de Nabokov envers “Lolita”, une œuvre littéraire dont Gainsbourg s’est largement inspiré. Contrairement au chanteur, l’écrivain condamne son héros, même s’il faut lire entre les lignes pour comprendre que le narrateur Humbert Humbert est un menteur, un manipulateur, un prédateur et… un narrateur peu fiable.
Gainsbourg a toujours joué avec l’ambiguïté. Il en usera souvent, notamment avec “Lemon Incest” en duo avec sa fille Charlotte. Cette ambiguïté chez Gainsbourg est une forme de provocation, qui construira son personnage public. La provocation chez Gainsbourg est une stratégie artistique, pour ne pas dire plus cyniquement un fond de commerce. Il ne s’agit à aucun moment d’un aveu.
En outre, Gainsbourg refuse toujours de faire explicitement la morale (sauf dans “You’re under arrest”, son dernier album en 1987, où il condamne les trafiquants de drogue). Concernant Melody Nelson, il ne dénonce pas le comportement de son personnage (même en interview), ce qui ne signifie pas qu’il l’approuve. Son œuvre explore les profondeurs de l’âme humaine, les décrit avec précision, mais laisse le jugement à l’auditeur. Celui-ci se retrouve piégé, entre la beauté de la forme et l’horreur du fond. Cette tension est probablement une des forces de l’album.
En somme, faut-il condamner le propos ? Oui. Faut-il condamner l’album ? Non. L’œuvre doit être écoutée avec un esprit critique. Elle met en scène un acte condamnable, mais ne le cautionne pas et l’encourage encore moins. L’album peut être écouté et apprécié sans que cela signifie que l’auditeur valide le comportement du héros : Le narrateur est un homme dangereux et toxique et l’histoire qu’il raconte est moralement inacceptable. Au-delà de sa perfection musicale, l’œuvre fonctionne aussi parce qu’elle met en scène cette inadmissibilité. L’émotion esthétique peut parfaitement cohabiter avec le rejet moral, à condition d’en avoir conscience. C’est un des principes de l’art.

